Avec le mot facultatif : Chaîne
Je vous raconte ici un réel souvenir d'enfance revenu instantanément à ma mémoire en regardant cette image. J'ai sciemment omis le côté actuel donné par les voitures qui suivent les roulottes.
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Les romanichels
Je
me souviens, quand j'étais petite, nous les gosses, nous attendions
leur venue avec impatience. Avec eux, c'est un peu de rêve qui
arrivait au village porté par ce vent de liberté qui pousse
celles et ceux qui ont brisé les chaînes d'une société
policée, établie, convenable. Leurs roulottes aux couleurs vives,
tirées par des chevaux, attiraient nos regards. Nous les appelions
les romanichels, les romanos comme on disait de façon péjorative.
S'ils faisaient rêver les gamins, ils faisaient peur à la plupart
des adultes Pour eux, les romanos étaient des pouilleux, des voleurs
de poules, des pas grand chose qui n'amènent que des ennuis là où
ils se pointent.
Ahhh on allait la surveiller de près la maison
tout le temps qu'ils seraient là !
Certains avaient des chaussures
mais beaucoup allaient pieds nus, surtout leurs enfants qui étaient
beaux comme des soleils mais qui faisaient presque aussi peur que
leurs parents !
-
Regardez moi ça m'âme Michel ces mioches dépenaillés et sales
comme des peignes ! Y'en a sûrement pas un qui sait lire ou
écrire là-dedans !
-
Vous avez raison ! Une honte ! Et leur tignasse doit être pleine de
poux ! Faut pas laisser nos enfants les approcher sinon ils en
attraperont, ça c'est sûr ! Parole, c'est que d'la vermine ces
gens là, j'vous l'dis !
-
Et les femmes, vous avez vu comment elles exhibent leur poitrine !
Elles se croient où là ? On est des gens civilisés nous ! Des bons
chrétiens, pas vrai monsieur le curé?
Et de se signer à tout va
pour se préserver des mauvais sorts que jettent "ces gens-là",
c'est bien connu !
-
Et je vous parle pas des hommes qui vous regardent de haut comme
s'ils étaient les rois du monde alors que ce sont des voleurs, des
bagarreurs, des moins que rien ! Il paraît même qu'ils volent
les enfants !
Et
bla bla bla et bla bla bla... Le pire soûlot du village faisait
figure de saint homme face à " Ces étrangers venus d'on ne
sait où monsieur le maire ! Faut faire quelque chose !"
Oh
oui je me souviens de ce temps là ! Le soir nous allions en douce
les voir installer leur campement. Ça riait, ça parlait fort avec
un accent indéfinissable, ça chantait au son du violon et de
l'accordéon. Les femmes et les petites filles dansaient autour du
feu en faisant tournoyer leur longue jupe...
Je
me souviens aussi que peu de villageois manquaient à l'appel quand
les romanichels exécrés se transformaient en saltimbanques pour
donner leur spectacle sur la place, entre l'église et la mairie.
-C'est qu'on a si peu de distraction ici , m'âme Michel !
Une
chèvre, un chien savant, un cheval et sa jolie écuyère
virevoltant au son du violon, quelques acrobaties et le tour était
joué. On oubliait jusqu'à la prochaine fois les méchancetés
prononcées à leur arrivée. On applaudissait et on mettait sa
petite pièce quand le panier passait parmi les spectateurs. Pour un
soir, ils devenaient les comédiens de la chanson d'Aznavour. Le
lendemain, il repartaient comme ils étaient venus dans leurs
roulottes colorées.




















