J'ai porté trop longtemps l'énorme boulet de ma timidité, tout autant que celui très pesant lui aussi, de mon statut somme toute, peu enviable, de fille du patron". J'en ai assez d'être un meuble de prix qu'on admire sans jamais oser y toucher. J'en ai assez d'avoir toujours la boule au ventre lors des réceptions de fin d'année de l'entreprise de mon cher père. J'en ai assez d'avoir le cœur embué de chagrin en regardant de loin le "noble Rodolphe", comme je l'ai baptisé in petto. Le beau, le merveilleux Rodolphe qui a obtenu sans même le savoir la note maximale dans mon journal intime de jeune fille un peu fleur bleue. Je voudrais tant être l'émule de Dorothée ma seule véritable amie qui elle, ne s'embête pas avec des préjugés d'un autre âge et drague sans complexe tout homme qui passe à sa portée, au grand dam de ma mère que son manque de tenue scandalise ! Je suis tellement intouchable aux yeux des collaborateurs de papa, que je ne risque pas de provoquer une émeute, alors que je rêverais d'en voir au moins un- Rodolphe pour ne pas le nommer - se jeter dans la mêlée pour me gagner, moi le gros lot que tous convoitent. Mais pas un ne s'est encore risqué à une petite montée au filet pour m'approcher ! Même ce grand benêt de Benoit avec sa tronche blême de mulot de bureau, qui se croit pourtant irrésistible ! Rodolphe, mon élu à moi ne m'invitera jamais à danser le menuet de la vie si je ne fais rien pour forcer le destin. C'est ce soir ou jamais ! Il y a un léger bémol avec cette décision ! Elle va provoquer un éboulement d'importance des valeurs ancestrales de notre microcosme familial !
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Rodolphe


